réapprendre la spontanéité

hier soir j’étais de sortie: j’avais organisé un petit resto entre amis facebook, et avec ceux qui étaient partants, nous y étions.

dans le rer en rentrant chez moi, un mec entre dans le wagon, me dépasse et s’arrête à 2m de moi dans l’allée. il sent tellement fort la cigarette que je me demande s’il ne fume pas à l’intérieur. mais non. il porte un cuir noir, il est très grand, maigre.

il reste là un moment, de dos, comme s’il hésitait, et moi pendant ce temps là je prie: mon dieu faites qu’il aille s’asseoir ailleurs il sent trop mauvais! mais punaise, le wagon était quasi vide, pourquoi ça tombe toujours sur moi?

tout d’un coup il fait demi-tour et s’assoit face à moi! puis il se met à me parler!!! le moment de stupéfaction passé, je comprends qu’il me demande de l’argent. il veut 3 ou 4 euros pour manger. et là, dans ma tête, tout change. pendant qu’il me parle, je vois clairement un billet de 5€ dans mon portefeuille.

ok, je prends mon sac, je range mon téléphone, je prends mon portefeuille et je l’ouvre. pendant ce temps il commence à m’expliquer comment et pourquoi et il est tombé dans la merde. sans cesser de chercher je l’interromps: vous n’avez pas besoin de m’expliquer vous savez…
il hésite, puis garde le silence.

dans le portefeuille pas de billet de 5€. à la place un billet de 10. pratiquement aucune monnaie.
la pensée dans ma tête me dit « donne le billet de 10 ».
je rigole. je dis à voix basse: tu te fiches de moi?
la pensée répond « non ».
moi: tu déconnes là?
silence
moi: je rêve…
silence
moi, avec un soupir: ok, comme tu voudras.

je tends le billet à l’homme qui le regarde avec surprise. (je crois qu’il m’a prise pour une folle… il a pas tort après tout. vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui parlent avec leur portefeuille? j’ai arrêté de vouloir être normale, donc très pratiquement, je suis anormale, donc folle.)
il me tend son téléphone et me dit: on peut échanger nos numéros, je vous le rendrai.
je souris: non. un jour je serai dans la merde, et quelqu’un m’aidera.
il hésite un peu, puis me dit: merci beaucoup!
moi: de rien.

il se lève et s’en va. je reste là à regarder défiler la nuit, dehors. on ne voit rien. les lumières du wagon se reflètent sur les vitres et c’est à peine si celles de l’extérieur sont visibles. je suis perdue dans mes pensées et je regarde l’heure de temps en temps pour ne pas rater ma station. je trouve que le temps passe vite, presque anormalement vite…

tout d’un coup un jeune homme entre dans le wagon et s’assoit deux rangs plus loin. il a une vingtaine d’années, taille et corpulence moyennes. il marche trop vite et a l’air agité. je me fais la réflexion que je le trouve bizarre. pas de la bonne façon. sur le même rang, de l’autre côté de l’allée une toute jeune femme est au téléphone, elle parle très bas, avec une belle voix, je n’avais même pas remarqué le flot incessant de ses paroles. il la regarde avec insistance. ça m’inquiète un peu car elle a l’air candide. je me dis qu’en cas de besoin, j’interviendrai.

le temps passe, au début il ne lui parle pas. il la regarde juste un peu trop. genre trop. genre il ne la quitte pas des yeux. un moment il lui demande où on est et s’il reste beaucoup de stations. elle lui répond qu’elle l’ignore mais que oui, il en reste encore beaucoup. on s’arrête et sur le quai un tableau récapitule les stations restantes. je l’interpelle, deux fois car il n’écoute pas, et je lui montre le tableau. le train prend son temps, si tard dans la nuit, donc il a le temps de voir le tableau, assez pour lire s’il sait ce qu’il cherche. il se détourne et me remercie.

à la station suivante la jeune fille se lève et descend. je me dis qu’au moins cette source d’inquiétude vient de me quitter. mais il ne se passe pas deux secondes avant que l’homme ne se lève et ne vienne s’asseoir devant moi! oui, encore! il me dit qu’on ne voit pas souvent des gens comme moi, et que je dois être très heureuse car j’ai un sourire qu’on remarque.

je le regarde dans les yeux et je lui dis que non, j’ai déjà été bien plus heureuse, et même si je ne suis pas particulièrement malheureuse non plus, je n’aurais pas dit que mon bonheur est remarquable. il est un peu interloqué, mais continue à me regarder avec attention. il se penche vers moi et me dit: c’est vrai que vos yeux sont tristes. vous êtes inquiète pour quelqu’un. une personne que vous aimez est malade.

je lui explique que c’est moi la malade et qu’effectivement ce sont mes soucis de santé qui me gâchent la vie. je pensais lui fermer le clapet. en finir. mais là, il me prend les deux mains dans les deux siennes et me dit: viens, prions ensemble pour que tu guérisses.

et là, il se met à chanter! fort! sans s’inquiéter des gens autour. les yeux fermés, de tout son cœur. pendant une minute entière, peut-être deux, il a chanté comme si nous étions seuls. c’est très long, une minute ou deux, quand on est persuadée que le monde entier est entrain de t’observer! j’étais encore plus touchée que lui semble n’en avoir rien à foutre!
j’en ai pleuré.

puis il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que ça va aller, que dieu m’écoute, me garde, (je vous passe le blabla, je n’y suis pas sensible non plus). mais son intention, elle, oui, j’y ai été vraiment sensible! j’ai rarement été en présence d’une personne aussi vraie. cohérente avec elle-même.

un moment il me demande où on est et m’avoue à mi-mot qu’il ne sait pas lire!!!! je lui demande où il va, et il me répond la station d’il y a 5 arrêts!!! je lui dit qu’on est déjà passés par là, et qu’il doit descendre pour prendre un train dans l’autre sens. il hésite, puis me dit qu’il va rester un peu avec moi.

on a continué à bavarder. je lui ai demandé son nom, ce qu’il fait dans la vie, on a pas mal échangé. une station avant la mienne il se décide à descendre pour faire le chemin en sens inverse. avant de partir il m’embrasse sur les deux joues avec chaleur. en descendant du train il me crie depuis le marche pied « bonne soirée, ma soeur! »

j’arrive à ma station et pendant que je quitte la gare, la sonnerie qui signale le passage des trains résonne. j’espère que c’est un train vers paris, mais non. quelque minutes après, même chose. je rentre à la maison et je demande à mon mari de vérifier qu’il reste un train vers paris ce soir. sans comprendre pourquoi, il vérifie. non, il n’y a plus de train, plus de rer, rien. ça ne m’étonne pas, il est tard. je soupire.

dis, tu viens avec moi raccompagner mon nouvel ami chez lui?
mon mari me regarde avec des yeux ronds. je lui explique. il râle un peu tout en se levant pour changer de chaussures. je réalise que je n’ai pas à lui imposer mes décisions: reste si tu n’as pas envie de venir. tu n’as pas assumer mes responsabilités. j’y vais toute seule.
il hésite, puis accepte. je repars donc toute seule, en voiture.

dans la gare d’à côté, personne. je me dis qu’il aura trouvé une solution ou un train à son problème. je repars, sur le chemin du retour un homme fait du stop. j’ai un doute… je ralentis… c’est lui. il est dans le mauvais sens, en prime!

il monte. pendant 5 minutes il va me demander comment ce fait-ce que je sois là, à lui rendre service, alors qu’il se pensait condamné à passer la nuit dehors? je lui explique mon raisonnement, et à son tour il m’explique qu’à la gare on lui a conseillé d’aller jusqu’à ma station pour y trouver des bus vers sa destination.

ok, on retourne à ma gare. pas de bus, rien. je lui dis qu’à cette heure ça ne m’étonne pas. il me dit qu’il va attendre, ou se débrouiller. et je lui répète que je suis là, que l’accompagner chez lui me prendra 15minutes, 20 tout au plus, je serai rentrée dans l’heure et nous dormirons tous les deux dans notre propre lit.
lui: tu es sûre?
moi en prenant le gps: donne moi ton adresse.

nous voilà repartis dans la nuit. à parler de dieu… de la prière qu’il a faite en marchant, espérant que quelqu’un s’arrête pour lui… je l’ai déposé devant chez lui, on a échangé nos numéros, on se verra à l’occasion… avec plaisir, même s’il a de dieu une conception totalement différente de la mienne.

et voilà, partie du resto à 21h30, j’étais dans mon lit à 1h du matin. j’ai vécu une journée extraordinaire sans même sortir de mes sentiers battus! et voilà la réflexion que je me suis faite dans mon lit: à chaque fois que l’inattendu a frappé à ma porte, je l’avais analysé comme quelque chose d’indésirable. les deux hommes qui m’ont parlé, je ne leur aurais jamais parlé la première.

ça m’interroge beaucoup, ça… la façon dont, tout d’un coup, mon instinct prend les commandes et change complètement la lecture des événements. à quel point ça a été difficile de lui lâcher la bride, au début… à quel point c’est devenu facile, au point de lui céder même quand je me dis clairement qu’il abuse. à quel point mon moi raisonnable peut se tromper. à quel point je me prive de choses extraordinaires quand je l’écoute.

hier soir j’ai pris une leçon de spontanéité. longue, dure, et difficile. et j’ai dormi sur un nuage…
tout est possible, tout peut arriver!

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7 réflexions sur “réapprendre la spontanéité

    • l’encrassement c’est ce que j’appelle le mental. oui, bien sûr, c’est le coeur de ce billet, l’objet de ma réflexion. ce qui sonne juste dans notre âme est souvent caché, gâché par le mental.

      je sais que c’est vrai, mais je ne réalise à quel point que depuis que je travaille à écouter ma spontanéité.

  1. Bonjour , Le mental (pour moi) fait intervenir une volonté, un choix dans l’attitude à accueillir ou pas ce qui arrive alors que que l’encrassement serait plutôt un non choix, une paresse intellectuelle, un ensevelissement de l’envie par l’emprise acceptée du quotidien.
    Je dirais que ton texte est salvateur, merci du réveil…

    • dans le monde de l’épanouissement personnel, le mental correspond à toutes les pensées construites (sur les aspects personnels, intellectuels, sociaux, culturels ou même historiques de notre vie, pensées souvent très logiques) qui viennent se mettre en travers du chemin de l’éveil (écoute de soi, respect de soi, humanité).

      mais je comprends bien ce que tu veux dire. et y’a pas de quoi. 🙂

  2. Une bien belle histoire,

    Marrant votre échange de commentaires, vous dites la même chose finalement, Tout comme Spinoza et le Tao disent finalement la même chose.. Il y a pas mal d’années j’aurais probablement été sur une formulation proche de celle de François, aujourd’hui probablement plus proche de la tienne.

    Le maitre-mot est l’accueil, la spontanéité siège dans un « préalable » préconscient, le mental vient poser sur cette expérience des mots et des pensées (toujours et nécessairement inexacts) qui ne nous servent finalement qu’à nous raconter l’histoire à nous mêmes ainsi qu’aux autres, à nous expliquer nos comportements, processus de communication (avec soi comme avec l’autre) un peu futile mais irrémédiablement nécessaire à nos consciences rationnelles.

    Bergson dit quelque part « la conscience se situe exactement entre le présent et le passé », je cite de tête, ça illustre bien cette idée.

    Comprendre cette chronologie c’est comprendre la condition humaine et justement éviter que les pensées ne « viennent se mettre en travers du chemin de l’éveil »
    cette réalité profonde est si éloignée de notre fantasme cartésien occidental qui projette une irréductible préséance de la pensée sur l’être : « je pense donc je suis ». Ben non mon gars, notre réalité ce serait plutôt « je suis donc je pense », la pensée éduque et aide notre être à s’orienter mais ne le dirige certainement pas.
    Ne devrait pas du moins, c’est probablement cette incompréhension qui engendre toutes les dérives de notre si beau monde moderne…

    J’aimerai développer plus longuement, une autre fois peut-être…

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